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Le trône de cendre : Extrait n°1

EXTRAIT
 

Pénitencier fédéral ADX, Florence, Colorado, 7 heures GMT, 2 heures (heure locale).
L’obscurité est d’ordinaire le don des aveugles aux voyants pour trouver le sommeil. Lorsque l’ombre perdure par-delà le rêve vient l’heure du cauchemar éveillé, synonyme d’une inéluctable folie…
Sèchement, un court son de grincement éclate, suivi d’un faisceau de lumière éclairant un œil féminin.
 
« Princesse, promenade ! » ordonne une voix masculine, sur ton à la fois ferme et moqueur. « Une sortie à une heure si tardive ? Cette fois, c’est fini pour moi. C’est peut-être mieux ainsi... »
Une porte s’ouvre alors et l’on aperçoit une étroite cellule, à l’intérieur de laquelle se tient un corps féminin en tunique orange, aux manches courtes, assis sur un lit de fortune. La prisonnière sort ensuite à la lumière du jour du couloir, entravée par de lourdes menottes. Et l’on découvre une mince jeune femme brune, à la coupe garçonne et au teint livide. Celui-ci est seulement rehaussé par une trace de sang séché à la commissure de ses petites lèvres roses, ainsi que d’un cocard sur le côté droit, maculant ses jolis yeux noisette.
 
Sous le vent glacial du désert, quelques chétifs buissons frissonnants sont perceptibles à la lueur de miradors. Par instants, de fugaces nuées de poussière viennent produire un ballet d’ombres sous la lumière s’échouant le long des imposants rocs alentour. À l’origine des projecteurs, se trouve un ensemble de masses rectangulaires grises, hérissées de fils barbelés.
 
En s’élevant, l’on distingue de hauts murs de béton armé renfermant un titanesque complexe pénitentiaire. Ce chef-d’œuvre d’architecture semble se dresser tel un défi de l’esprit de l’Homme lancé au Créateur. Ses brutales parois tranchent avec le paysage de nature sauvage environnante, à l’imperfection si parfaite qu’elle en parait conçue de toutes pièces.
 
Alors apparaît une cour de promenade, recouverte d’un bitume dont la noirceur se fond avec la nuit même, supportant un banc sur lequel se tient une silhouette enfoncée dans une gabardine à la teinte imperceptible dans l’obscurité ambiante. Celle-ci appartient en fait à un homme afro-américain, aux cheveux courts et aux traits sévères, dont les moustaches tombent en un début de bouc. Deux gardiens de prison, empoignant chacun la jeune femme par une épaule, viennent sèchement la poser auprès de celui-ci avant de repartir, la laissant seule avec lui. 
 
— Bonjour, Mademoiselle Catherine « Kate » Donovan. Je suis soulagé de vous retrouver en vie.
— Cent jours. Savez-vous ce que ça fait de passer cent jours dans un cercueil sans pouvoir réellement mourir ?
— Je suis sincèrement navré pour vos conditions de détention. Le gouvernement a estimé n’avoir pas d’autre choix.
— Alors vous me considérez comme si dangereuse ? Pourquoi venir me rendre visite dans mon si doux foyer ? l’interrogea-t-elle, le ton plein d’ironie.
— Le fait que vous soyez toujours en vie est déjà un miracle, lui répliqua-t-il calmement. Le gouvernement attend de son geste de clémence que vous lui rendiez la pareille.
— Clémence ? Quelle clémence ?! Je vis enfermée depuis des mois au milieu des pires terroristes de cette planète et vous appelez ça de la clémence ?! Jamais je n’aiderai votre pays de pourris ! Condamnez-moi à mort ! Qu’on en finisse !
— Vous êtes déjà morte, Mademoiselle Donovan… lui lâcha-t-il énigmatiquement.
— Comment cela ? lui demanda-t-elle, la voix pleine de stupeur.
— Vous avez été rayée de la liste des vivants lors de votre incarcération. Vous n’avez plus de compte bancaire, plus de numéro de sécurité sociale, plus d’adresse postale, vous n’existez plus. Le jour où vous mourrez biologiquement, de vieillesse, de maladie ou tout simplement assassinée par l’un de vos codétenus, le gouvernement fera disparaître votre corps, afin que personne ne sache que vous étiez retenue ici.
— Alors je n’ai plus qu’à attendre ce moment.
— Savez-vous ce que ça fait à une famille de perdre l’un des siens sans n’avoir aucun corps à pleurer ? Si vous étiez amenée à décéder prématurément, vos parents ne se verront remettre votre dépouille que si vous faites le choix de nous aider.
— Ne touchez pas à mes parents !
— Ne vous inquiétez pas, j’ai réussi à leur faire intégrer un programme de protection des témoins. Vos proches sont en sécurité pour le moment. Si vous acceptez de nous servir, nous vous rendrons votre vie d’avant, comme si rien ne s’était passé.
— Merci... malgré tout. Je croyais que les blacks sites avaient été officiellement fermés à l’étranger, reprit-elle sur un ton typiquement journalistique. Pourquoi avoir recomposé l’une de ces fameuses prisons secrètes au beau milieu du plus célèbre des pénitenciers ?
— Parce qu’il se pourrait qu’à l’avenir nous en ayons un criant besoin. Et puis, dans le spectacle de la lutte contre le terrorisme, quelle meilleure cachette que l’arrière de la scène ?
— Qu’attendez-vous de moi ?
— Vous souvenez-vous du projet ALIENOR ?
— Vous vous fichez de moi ?! Des femmes assassines génétiquement modifiées pour protéger notre « glorieuse » nation, qui m’a accessoirement envoyée tout droit au fond de ce trou quand j’ai voulu faire mon devoir de journaliste. Vous croyez vraiment que j’aurais pu oublier ?!
— À l’origine, le projet ALIENOR, que nous avons démantelé, était un remède. Seul problème, l’antidote s’est révélé poison : nous avons donc supprimé l’antidote. Mais ne vous êtes-vous jamais demandé contre quoi cet antidote était fait ?
— Vous voulez dire que… ?
— Le pire est pour demain ? Nous le pensons tous. Enfin, disons que le risque est là. Nous n’avons plus qu’à espérer, Mademoiselle Donovan. Nous n’avons plus qu’à espérer…
 
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Text Copyright © 2016 Aurélien GRALL
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