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Le trône de cendre : Extrait n°3

Un cimetière, Rennes, France, 14 heures GMT, 15 heures (heure locale).
 
Sous la douce lumière de ce soleil de printemps, un immense cortège funéraire s’avance. À sa tête, un cercueil de bois aux poignées d’or resplendissant au jour de ce début d’après-midi. Celui-ci est porté par six jeunes hommes en costume, dont l’un est vêtu de l’uniforme « terre de France » des officiers de l’Armée de Terre française. Après une centaine de mètres de marche sous une légère brise, le groupe s’arrête devant une fosse creusée là.
 
Autour du défunt, une immense foule tapisse le moindre espace disponible, criant, scandant, transpercée par les pointes de granit alentours. Dénotant le noir ambiant, quelques touches de blancheur faites de pancartes, de banderoles ou de vêtements. Toutes sont criblées d’une seule revendication revenant sans fin : « justice ». Sur leurs mines de papier mâché, les mêmes regards emplis de cet amer cocktail : un zeste de détresse et beaucoup de colère. Tant de colère : quelqu’un doit payer ce crime.
 
Les spectateurs observent fixement le spectacle de ces croquemorts improvisés, déposant leur fardeau de regret sur deux minces tréteaux, semblant ployer sous le poids des larmes coulant dans les lieux. Un prêtre se place alors face à l’assemblée et entame son discours, dans le concert de la vindicte ambiante.
 
« Mes frères, mes amis, si nous sommes réunis ici, c’est pour te rendre un dernier hommage, toi Walter Steven Shelton. Tu as traversé les océans pour venir vivre le bonheur d’être en France et c’est dans cette France, dont tu as si longtemps rêvé avant de la rejoindre, que le seigneur a décidé de te rappeler, beaucoup trop tôt pour ceux qui t’aiment. Quelle bien triste besogne que d’enterrer l’innocence de la jeunesse dans le froid de l’indifférence. Mais sache que ceux qui restent te garderont dans leur cœur à jamais, que les obscurs voiles de l’oubli ne masqueront jamais la lumière de leur amour pour toi. Seigneur, accueille-le dans ton infinie bonté. Repose en paix, Walter Steven Shelton. »
 
« Police fasciste ! Médias complices ! » Entend-on dans la foule, et le chahut reprend de plus belle avec sa cohorte de sifflets et de quolibets, s’étant à peine tus le temps de l’oraison funèbre. C’est baigné de fureur que le cercueil plonge alors dans la cavité creusée là.
Une longue file se forme ensuite et chacun vient rendre un dernier adieu à la juvénile victime, certains lui lançant des roses ou de petits papiers pleins d’hommages et de promesses de justice, d’autres déversant un peu de terre. Après être passé devant la dépouille de son si cher ami, Hermann se tourne vers Adrien et lui demande :
 
— Pourquoi es-tu habillé comme ça ?
— C’est ma tenue d’officier de réserve. Je ne la mets que dans les « grandes » occasions.
— Tu as fait l’armée ?
— J’y suis passé et cette expérience prend tout son sens aujourd’hui. Personne ne devrait apprendre à porter le cercueil de son meilleur ami.
— Qu’entends-tu par-là ?! l’interrogea Hermann, tentant de forcer sur sa voix pour couvrir la bronca se faisant plus vigoureuse.
— Juste mon devoir…
— Quel devoir ? Tu es totalement fou ! Tu n’es qu’un soldat du dimanche ! Et tu veux faire ta petite guerre ?
— Je veux simplement faire justice pour Walter.
— Quelle justice veux-tu faire ? Il est mort Adrien ! Mort tu entends ! C’est fini !
— Ce n’est que le commencement.
— Le sang appelle le sang. C’est une armée qu’il y a en face ! Tu ne réussiras qu’à te faire tuer ! Ne crois-tu pas qu’il y a eu assez de dégâts comme ça ?
— Il faut bien mourir de quelque chose…
 
Bruce Springsteen - The rising.mp3
 
Le jeune homme dressa alors son regard vers l’horizon, fit quelques mètres d’un pas rapide, escalada une chapelle funéraire et se retourna en direction de la foule, avant de pointer son bras vers elle et lui lancer, d’une voix forte et claire, par-delà le grondement : « Vous ! Là ! Écoutez-moi ! Croyez-vous vraiment que crier dans le vent servira à quelque chose ? Pensez-vous que scander vos slogans usés, au beau milieu d’un cimetière, empêchera le pouvoir de tuer à nouveau ?! Walter ! De là où tu es, contemple ton hommage, l’hommage des victimes au martyre ! Victimes, relevez-vous ! L’heure de la vengeance a sonné ! »
 
S’ensuivit une monumentale clameur qui s’éleva jusqu’à en ébranler le ciel même !
Sous le regard d’Adrien, pas d’assemblée de personnes plus ou moins proches, comme c’était le cas ne serait-ce qu’un infime instant auparavant. Désormais, se dressait là une vague incendiaire et vibrante, propulsant son ego à des sommets d’orgueil, pour sa plus grande délectation. Debout sur son monument funèbre, l’éphémère héros contemplait sa gloire à l’arrière-goût d’inachevé. Ici, à cet instant, quelque chose était né…
 
Text Copyright © 2016 Aurélien GRALL
 
Tous droits réservés
 
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